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Tunisie : Des professionnels de l’aviation s’allient pour sauver un secteur qui a du plomb dans l’aile

12-05-2022

Le secteur de l’aéronautique compte bien se faire entendre. L’Association Tunisienne de l’Aviation, l’Association Tunisienne des Pilotes de Ligne, l’Association Tunisienne des contrôleurs de la circulation et l’Association Africaine du Développement Géo-numérique ont signé un accord de partenariat, en avril dernier, afin de trouver des solutions dans un secteur qui peine à se développer en Tunisie.

Développement, sécurité, législation sont au cœur des revendications portées par ce quartette associatif, qui nous a poussé à nous interroger sur la nature des difficultés rencontrées par les acteurs du secteur essentiel à la sûreté du pays mais aussi à l’économie tunisienne.

Pour nous éclairer, nous nous sommes adressés à Karim Elloumi, pilote de ligne à la compagnie nationale Tunisair et président de la Fédération nationale des pilotes de ligne.

L’aviation tunisienne, mauvaise élève

La Tunisie compte en tout quatre compagnies aériennes : Tunisair, Tunisair Express, Nouvel Air et Express Cargo (pour le transport international de la marchandise). Pourtant, le secteur peine à se développer. L’état des lieux du secteur aérien tunisien est reluisant du fait de nombreux problèmes de gestion, de vision et de stratégie.

A cet égard, Karim Elloumi explique qu’au niveau commercial, le pays est en perte de parts de marché importantes en tant que flotte tunisienne (toutes entreprises confondues) notamment sur l’axe nord-sud.

« Nouvel Air est la seule compagnie à avoir amélioré ses chiffres. C’est la seule compagnie qui sort un peu du lot parce que pendant la pandémie de Covid-19, elle a pu investir dans ses activités en proposant des retraites anticipées et en licenciant du personnel. Elle a donc travaillé très tôt sur l’après Covid. Elle s’est repositionnée sur les destinations qui ont été abandonnées par la compagnie nationale », nous dit-il.

En ce qui concerne la compagnie nationale Tunisair, les choses semblent s’améliorer même si ses dettes continuent de s’agrandir. En 2021, la compagnie fonctionnait avec sept avions qui fonctionnaient sur une flotte de 21 appareils. Au cours du 1er trimestre 2022, c’est avec 13 avions opérationnels sur une flotte de 27 appareils que l’activité démarrait. Tunisair a pu ainsi transporter presque 410 mille passagers, multipliant par 2,5 le nombre de passagers transportés par rapport à la même période de 2021. Le coefficient de remplissage, qui a disparu de 68,4 % à fin mars 2021, est remonté à 75,5 % pour le 1er trimestre de l’exercice en cours.

Pour autant, les fonds propres du groupe Tunisair ont atteint un nouveau record historique négatif puisqu’ils ont atteint -669,6 millions de dinars contre des fonds positifs 114,3 millions de dinars en 2015, rapportait le site économique Il Boursa le 6 mai dernier.

« La compagnie nationale se dégrade parce que le système est dégradé. L’Etat empêche Tunisair de se développer. Il y a de la nonchalance de la part des pouvoirs obtenus et également une mainmise du syndicat qui empêche toute forme de développement », lance Elloumi.

« Sur le plan sécurité et sureté de l’aéronautique, la Tunisie accuse beaucoup de retard », affirme Karim Elloumi. C’est ce qu’a dévoilé l’OACI (l’organisation internationale de l’aviation civile), dans son dernier audit où elle fournissait le niveau de sécurité et le niveau de conformité du pays par rapport aux normes de l’OACI. « Nous sommes signataires de la convention de Chicago qui nous obligent à suivre ces normes. En 2009, nous approchions les 71 % de conformité, aujourd’hui nous sommes à 59 % », précise le pilote.

Un manque de vision et de stratégie

Dans chaque pays, il y a une structure aéronautique qui gère la sécurité, la sureté, les droits de trafics, les accords aériens, les formations, les contrôles et la vision du transport aérien national. En Tunisie, c’est la direction de l’aviation civile qui en a la charge. « Elle propose des solutions au ministère des Transports qui a pour mission de les défendre devant le gouvernement et le Parlement. Avant la révolution, le président de la république recevait systématiquement le PDG de Tunisair aujourd’hui ce n’est plus le cas. Avant la révolution, le directeur général de l’aviation civile était un cadre de l’aviation civile, c’était un ingénieur. Mais depuis 2011, les nominations se font de manières partisanes. Ainsi petit à petit cette direction est devenue une structure de surveillance, de manigance et a oublié sa mission principale qui est l’élaboration d’une vision et d’une stratégie », nous explique le président de l’Association Tunisienne des pilotes de ligne .

« On se retrouve avec un vide total avec une aviation civile dénudée de toute compétence. Le budget formation de l’aviation civile est de 10.000DT. Rien qu’en recyclage pour les cadres de l’aviation civile il faudrait au minimum 1 million de dinars », ajoute-t-il.

Ce dernier fustige également la situation de l’aéroport Tunis/Carthage. « L’accès est bouché, et son fonctionnement déstructuré. Il est dans une zone qui est devenue agglomérée avec des bâtiments qui sont construits tous azimuts sur fonds de corruption et de favoritisme. C’est ici la sécurité qui est en jeu ! », déplore-t-il. Il ajoute à cet avis que l’Union européenne a déjà été mentionnée dans plusieurs rapports sur la faiblesse des structures aériennes tunisiennes.

Pour une aviation civile indépendante

Par ailleurs, la réglementation internationale exige que l’aviation civile soit une entité indépendante sous surveillance de l’État et non sous contrôle de l’État. C’est le cas par exemple au Maroc, récemment en Algérie, et depuis longtemps en Egypte et dans plusieurs pays du monde arabe.

Ainsi, les associations qui ont signé l’accord de partenariat, mentionné plus haut, militent depuis longtemps pour la création d’une instance indépendante. « Cette instance sera autofinancée par les redevances aéronautiques. Elle sera gérée par des personnes impliquées dans le secteur aéronautique, comme les compagnies aériennes, le ministère, une association, etc. Cette instance aura pour principal objectif de faire en sorte que ce secteur contribue efficacement à l’économie tunisienne », souligne Karim Elloumi .

La fuite des pilotes tunisiens vers d’autres pays

Ce dernier insiste sur l’urgence de rattraper le retard de la Tunisie dans le domaine de l’aéronautique.

Selon lui, l’immobilisme des autorités aura de lourdes conséquences sur ce secteur, comme les départs massifs des pilotes vers d’autres pays. « Les pilotes tunisiens en ont marre de leurs conditions de travail. Déjà du côté des salaires, il n’y a rien d’encourageant », nous dit-il. En effet, en moyenne un salaire net de pilote en Tunisie représente 50% du salaire d’un pilote algérien, 30 % d’un salaire d’un pilote marocain, 20% d’un salaire d’un pilote qui bascule au Moyen- Orient. « La moyenne salariale est de 9000 euros net au Moyen-Orient sans compter les avantages sociaux et la prime de fin d’année », confirme Elloumi. Il ajoute par ailleurs que les évolutions de carrières et de grades sont difficiles à obtenir fustigeant un système qui repose essentiellement sur le favoritisme et la corruption.

Au mois d’avril, 10 pilotes ont quitté la Tunisie et 6 sont également prévus de partir au mois de mai. « La vague de départs des pilotes et des mécaniciens va se poursuivre et nous nous demandons qui va ancien les nouveaux pilotes. Comment allons-nous maîtriser la sécurité quand on a des jeunes pilotes et des commandants de bord jeunes ? Aujourd’hui, aucune réflexion n’a été faite autour de cette question ».

Par ailleurs, Karim Elloumi a également renforcé les difficultés auxquelles sont confrontés les professionnels de l’aviation dite légère. Elle concerne les petits avions commerciaux à hélice, les jets privés, etc. « Cette branche est régie par une législation obsolète et un contrôle beaucoup trop stricte de la part des autorités. Les lourdeurs administratives préviennent son développement. Pour un petit vol privé entre Tozeur et Djerba, il faut plusieurs autorisations qui sont compliquées à obtenir. Il faut savoir que pour chaque avion qui se pose dans un aéroport, c’est 10 emplois créés entre le personnel au sol et à bord. Et cela crée la richesse et l’emploi chez les jeunes », indique Elloumi.

Il en va de même pour les pilotes de drones. Là aussi, c’est un sujet sensible et qui a été secoué ces dernières semaines par un jeune tunisien qui a été convoqué par la police alors qu’il filmait un évènement culturel dans la région de Bizerte. Ce dernier affirme qu’il dispose des autorisations nécessaires. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, le jeune homme a symboliquement détruit son drone accusant l’État tunisien de briser les rêves de la jeunesse tunisienne.

« L’Association Africaine du Développement Géo-numérique souhaite développer des drones pour l’agriculture, la cartographie ou encore le tourisme et aujourd’hui ils sont réduits à l’incapacité de faire voler leurs appareils », affirme Elloumi.

« Nous sommes gangrenés par une réglementation qui est en contradiction totale avec le nouveau modèle de transport aérien », se trouve-il.

Wissal Ayadi

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