Categories
Actu france Environnement Monde Sport Tourisme Vacances

derrière les belles histoires, les galères des Français qui accueillent des Ukrainiens

Emmanuelle a fini par taper “diabète + type 1″ sur Google et elle a écarquillé ses yeux tout ronds face à l’écran. “Oh mon Dieu !” S’est écriée la Toulousaine, plutôt habituée à tâter le terrain de l’immobilier d’entreprise qu’à feuilleter les ouvrages de médecine. La voilà qui empoigne son téléphone, prête à remuer ciel et terre pour que la petite dernière des trois Ukrainiennes qu’elle héberge soit prise en charge au plus vite. Elle contacte un ami médecin, qui la met sur la piste d’un endocrinologue, qui lui lance au téléphone qu’il faut “absolument trouver une solution dans les deux ou trois jours”, que c’est “une question de vie ou de mort”… mais qu’il ya “incompatibilité entre le matériel ukrainien et le matériel français”. Nous sommes mi-mars et Emmanuelle, qui supplée “juste rendre service en tendant la main à une famille en détresse”, se retrouve à “gérer une urgence vitale” entre deux rendez-vous professionnels.

>> Suivez en direct les dernières informations sur la guerre en Ukraine

Enfin, tout rentre dans l’ordre. Une solution et des doses d’insuline sont trouvées, et Sophie, 16 ans, peut poursuivre son traitement contre le diabète à 2 940 km de chez elle comme si de rien n’était. Emmanuelle, elle-même mère de famille, souffle un bon coup en racontant cet épisode et alors que Larissa et ses filles, Anastasiia et Sophie, sont rentrées au pays : « Quel stress quand même ! C’était du charabia pour moi, je n’y connaissais rien du tout. Entre nous, je me sens assez démunie face à la situation, je ne maîtrise pas tout.”

Sophie, Anastasiia et leur mère Larissa, le 8 avril 2022, dans leur appartement à Toulouse (Haute-Garonne).  (RAPHAËL GODET / FRANCEINFO)

C’est un constat assez partagé : après 76 jours de guerre, certains Français qui ont un peu, beaucoup, énormément aidé les 70 000 Ukrainiens réfugiés dans notre pays ont commencé à fatiguer. Parmi ces anonymes qui nous avons raconté leur histoire, personne, absolument personne ne regrette pas le temps et l’énergie dépensés. « Simplement, alertent-ils, il faut admettre qu’on doit gérer des choses qui nous causent.” Emmanuelle a par exemple aussi dû dégoter un rendez-vous chez l’opticien pour Larissa, la maman, qui a oublié sa paire de lunettes de correction en fuyant Kiev, mais qui est évidemment introuvable dans les fichiers de l’Assurance maladie. Son mari Arnaud s’est également “démerdé” pour que la mère et ses deux filles bénéficient d’une assurance responsabilité civile “au cas où il leur arrive quelque chose” dans l’appartement du centre-ville de Toulouse que le couple leur a gracieusement désigné.

“C’est de la débrouille pour tout”résume Laure, une Parisienne de 59 ans qui a mis son travail “sur pause pendant une semaine”, “le temps d’accompagner une famille ukrainienne qui a débarqué à Paris avec un minuscule Caddy et deux sacs à dos”. Il a fallu les vêtir, trouver un téléphone portable, remplir le frigo… “Bref, s’assurer que ça va bien, que tout le monde est bien installé, qu’ils ne manquent de rien. Les premiers jours, j’ai dû passer cent coups de fil.”

“Ce ne sont pas des amis de longue date que vous revoyez. Ce sont des gens qui ont fui la guerre.”

Isabelle, 58 ans, n’a pas réfléchi longtemps quand une connaissance l’a appelée pour lui confier une mission : “Pourrais-tu prendre en charge une famille ukrainienne s’il te plaît ?” “J’ai dit oui tout de suite. Ma première question, ça a été : en quoi puis-je être utile ?” Résultat : en un mois et demi, j’ai fait banquière, agent de voyage, psychologue…”

La question de l’argent, aussi délicate soit-elle, revient toujours et très vite. Si chaque réfugié ukrainien peut bénéficier de l’allocation pour demandeurs d’asile, l’ADA, qui s’élève à 6,80 euros par jour pour une personne seule et 10,20 euros pour un couple, les aidants français, eux, ne sont habilités à aucun défraiement. Laure lâche dans un murmure gêné avoir déjà dépensé “plusieurs centaines d’euros”. Et Isabelle, “loin d’être millionnaire”, “quelque a choisi comme 2 000 euros”, entre le logement Airbnb (600 euros), les cours (100 euros) ou les billets de train et de bus (400 euros)… “Face à l’émotion, je n’ai pas compté. On en a ri, mais j’ai failli ne plus pouvoir utiliser ma carte bancaire. J’étais dans le rouge en fait.”

“On a organisé des cagnottes, on a demandé à nos proches s’ils veulent participer.”

Lucie commence aussi à regarder ses comptes à la loupe. courant mars, elle prête son T3 de 70 m2 qu’elle loue normalement 1 200 euros par mois à Alexandre, Arthur, Alexandra et Viktoria, deux couples d’Ukrainiens et leurs enfants Arina, 6 ans, et Léon, 9 mois. Mais voilà, sept semaines plus tard, “je suis face à un dilemme : d’un côté, j’aimerais pouvoir récupérer le logement pour le relouer d’ici cet été. De l’autre, il est exclu que je les mette dehors.” A la mairie de Toulouse, on lui a fait comprendre qu’il n’y avait pas vraiment de solution. Enfin si, il y en une : faire payer un loyer à ses hôtes. “Hors de question”at-elle répondu. “Vous me voyez demander de l’argent à des gens qui ont tout perdu ? Si j’ai prêté cet appartement à la base, c’était de façon désintéressée.”

Il n’empêche que ni Emmanuelle, ni Lucie, ni Laure, ni Isabelle ne roulent sur l’or. Alors pourquoi, par exemple, ne pas imiter l’Italie, qui verse entre 25 et 30 euros par jour à chaque hébergeur, comme l’explique La République ? Sollicité par franceinfo, l’entourage de Marlène Schiappa, la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, n’a pas souhaité nous répondre. Impossible donc de dire si un tel dispositif est envisageable à court ou moyen terme.

Laure pense avoir l’explication : “C’est très simple : on joue au bon samaritain mais après, c’est démerdez-vous. J’ai l’impression que l’Etat se décharge sur les particuliers et les associations, qui font un travail formidable. Je pense à la Croix-Rouge notamment.” Elle a dit “en vouloir” par exemple à la préfecture du Calvados. “Ils ont proposé d’héberger dans une caserne désaffectée près de Caen plusieurs familles ukrainiennes, dont celle que j’accompagne du mieux que je pourrais. Très bien ! Sauf que l’endroit n’est pas à la hauteur d’un accueil digne , les sanitaires étaient sales et bouchés”, assure-t-elle. Alors le 18 mars, deux heures après le tweet de monsieur le préfet qui se félicitait de l’initiative, Laure, qui travaille dans la mode équitable, ne s’est pas gênée pour dire ce qu’elle en désigne : Cher Mr le préfet, merci pour votre accueil mais… ces réfugiés ce soir ont des WC bouchés, pas de wi-fi pour [avoir des] nouvelles de proches en Ukraine, etc. Merci de votre attention pour améliorer leur accueil.”

Contactée par franceinfo, la préfecture du Calvados promet que les familles sont hébergées sur le site de Bretteville-sur-Odon “dans des chambres rénovées avec sanitaires et douches individuelles et le confort essentiel pour que cette mise à l’abri temporaire se déroule dans les meilleures conditions. Une personne a été concernée par ce problème de sanitaires bouchés à la mise en place du dispositif. L “l’association est intervenue sans délai pour répondre à ces désagréments.” Laure réfléchie à voix haute : “Et si je n’avais pas fait ce tweet, que se serait-il passé ? Combien de personnes ailleurs en France attendent toujours une réponse à l’heure qu’il est ?”

Une bénévole de la Croix-Rouge vient en aide à des réfugiés ukrainiens, le 10 mars 2022, à la gare de l'Est, à Paris.  (XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / AFP)

Pas toujours simple en effet de trouver un interlocuteur à la mairie, à la préfecture ou au conseil départemental… “Et quand on a quelqu’un, c’est rarement le bon, ironise l’un des témoins. La semaine dernière, la mairie m’a dit de voir avec la préfecture et la préfecture m’a dit de voir avec la mairie. C’est kafkaïen.”

Isabelle a par exemple dû attendre trois semaines que l’ambassade d’Ukraine en France lui réponde au sujet d’une famille désireuse de rentrer dans son pays. “J’ai écrit à l’ambassade le 31 mars, j’ai reçu une réponse le 24 avril. J’attendais une consigne, un début de réponse, je n’ai pas eu grand-chose.” “Moi et les autres personnes qui aidaient cette famille, on s’est retrouvées dans une drôle de position. D’un côté, qui sommes-nous pour juger du danger ou non de rentrer à Kiev ? Et de l’autre, si on ne leur dit pas ce qu’on en pense, qui le fera ? Et s‘il leur arrive quelque chose sur la route du retour ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? Les séquestrer ? ironise-t-elle. C’est démesuré comme responsabilité.” “Il ne faut pas que ça empiète trop sur la vie privée, mais de fait, ça empiète, fini par admettre Laure. Il faut trouver la bonne posture d’accompagnement, aider sans pour autant prendre toutes les décisions à leur place.”

“On se retrouve presque à adopter une famille. Je n’avais pas bien mesuré l’impact organisationnel.”

A Paris, dans les bureaux du Comité de coordination d’aide à l’Ukraine, qui dépendent de l’ambassade d’Ukraine en France, les téléphones sonnent moins maintenant que fin février, quand les bombes ont commencé à pleuvoir sur l’Ukraine . Mais Iryna Kuderska et son équipe de bénévoles notent désormais “autre a choisi” : “On reçoit des appels de Français qui déchantent. Il y a encore quelques jours, quelqu’un qui habite en Ile-de-France nous a contactés pour nous dire : ‘S’il vous plaît, venez récupérer l’Ukrainienne que j’héberge parce qu’elle est ingrate, elle tire la gueule tout le temps'”, raconte, encore abasourdie, la porte-parole de cette structure montée à la va-vite au début de la guerre pour informer les Ukrainiens arrivant en France et les Français cherchant à aider l’Ukraine. “En effet, c’est quelqu’un qui vient d’un pays en guerre, qui a parfois des proches encore là-bas. Il y a une réalité, ce n’est pas une maison d’hôte. Sur le moyen terme, oui, on peut avoir des problèmes de compatibilité de caractères.”

“On est tous des bénévoles. Les étudiants qui nous accompagnaient doivent maintenant réviser leurs cours, moi-même je travaille. On était entre 25 et 30 début mars. Maintenant, on est entre 10 et 15.”

Iryna Kuderska

à franceinfo

Pour autant, hors de question pour Isabelle, Laure, Emmanuelle ou Lucie de décourager de se rendre utile. Bien au contraire : si c’était à refaire, elles le referaient toutes. “J’accueillerai une autre personne dans l’heure s’il le faut”, répète Isabelle, qui prend régulièrement des nouvelles de “sa” famille désormais rentrée en Ukraine. Quant à Lucie, elle a encore invité “ses” six Ukrainiens à déjeuner il y a quelques jours. C’était un dimanche. Elle doit d’ailleurs bientôt caler une autre date.

Leave a Reply

Your email address will not be published.