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Et si l’avion électrique du stéphanois Eenuee préfigurait l’aviation régionale de demain ?

Et si l’avenir de la mobilité aérienne domestique se dessinait (en partie en tout cas) à Saint-Etienne ? C’est le pari de la startup Eenuee, créée en 2019 par Erick Herzberger et Benoit Senellart, respectivement expert en électronique de puissance et expert en matériaux.

Implantée en Haute-Savoie, elle vient d’atterrir à Saint-Etienne pour accélérer le développement de son concept d’avion électrique destiné aux liaisons régionales et interrégionales.

Enuee espère pouvoir faire, dès 2024, ses premiers essais à échelle réelle sur le tarmac stéphanois, puis des premiers vols commerciaux à horizon 2026/2027.

Un avion électrique de 19 places

Le concept sur lequel planche l’équipe de cinq salariés de la startup : un modèle d’avion de 19 places qui, alimenté par des batteries et silencieux, disposerait d’une autonomie de 700 kilomètres environ et serait aussi capable de se poser sur n ‘importe quel type de surface.

“Nous concevons un avion qui pourra se poser sur la neige, la terre, les routes, avec une très faible emprise au sol nécessaire pour l’atterrissage et le décollage”détaille Erick Herzberger. “Et grâce à une technologie hydrofoil issue des voiliers de compétition, nos avions pourraient aussi se poser sur l’eau : des fleuves, des étangs etc”.

Ces caractéristiques permettent à Eenuee d’imaginer une nouvelle physionomie des liaisons aériennes domestiques de demain.

“Aujourd’hui, il faut parfois parcourir 50 ou 100 kilomètres afin de rejoindre un aéroport, perdre une heure dans les contrôles de sécurité divers, puis voler une heure, atterrir et de nouveau prendre d’autres moyens de transport pour finalement arriver à destination . Tout cela est chronophage et évidemment peu écologique”.

Grâce à son petit avion, la jeune pousse pourrait ouvrir la possibilité de créer des liaisons plus souples, à la demande pourquoi pas, avec embarquement et débarquement facilités.

Pas besoin d’infrastructures lourdes pour atterrir

“Nos avions n’auront pas besoin d’infrastructures lourdes pour atterrir. Cela signifie que des petites et moyennes villes enclavées, sans aéroport, pourraient être reliées bien plus rapidement que par l’avion, le train, les autocars et la voiture”.

L’homme évoque aussi le cas de Lyon, dont le centre-ville pourrait être desservi avec un atterrissage directement sur le Rhône ou la Saône.

Cette perspective des dessertes régionales par avion électrique est précisément celle défendue par un rapport parlementaire, présentée devant la commission des affaires économiques mi-janvier sur la décarbonation de la filière aéronautique.

Celui-ci estime que “l’avion électrique pourra contribuer au désenclavement territorial” et que celui-ci pourrait être pensé comme un moyen de transport du dernier kilomètre puisque les avions électriques, avec peu de nuisances, permettant de survoler des zones urbanisées.

Tout cela pour quel prix ? Un tarif de 25 centimes du kilomètre est retenu par Eenuee, soit l’équivalent, pour le voyageur, du transport ferroviaire. “Les rotations pourraient être optimisées par des atterrissages de l’avion sur différents points de desserte, tout au long du trajet”.

Un plan de vol (très) ambitieux

En basant son plan de vol sur les habitudes de déplacement pré-Covid des Français, Eenuee table sur un chiffre d’affaires de 192 millions d’euros dès 2026 et de 2,7 milliards d’euros en 2032, avec 1.350 avions.

L’entreprise envisage de récupérer 3 % des passagers du transport aérien, 3 % du ferroviaire, 10 % des autocars et 20 % des trajets aujourd’hui effectués en voiture. Avec à la clé, 5.000 emplois industriels créés chez les futurs partenaires industriels de l’entreprise.

“L’horizon 2027 peut paraître proche mais en réalité nous appuyons sur des technologies industrielles déjà maîtrisées, notamment par les sous-traitants de la région”.

Eenuee devra malgré tout respecter un certain nombre d’étapes réglementaires, en particulier la certification Part 23 espérée pour 2026, mais aussi financières. L’entreprise devrait tester la V3 de son démonstrateur, à l’échelle 1/7, d’ici la fin de cette année.

D’ici là, un financement de deux millions d’euros devra être bouclé. Une deuxième enveloppe de 20 millions d’euros sera nécessaire dès l’année prochaine pour arriver en 2024 à un prototype à l’échelle 1.

“Pour passer ensuite à l’industrialisation, il faudra changer de dimension avec un besoin de financement en centaines de millions d’euros”. Le défi est donc colossal, alors même que le récent rapport parlementaire évoqué plus haut pointe un soutien insuffisant de l’État à l’aviation électrique régionale.

Les investissements s’annoncent donc énormes, mais le marché pourrait être très porteur. D’ailleurs, Eenuee n’est pas la seule à s’être placée sur cette voie. Plusieurs entreprises carburent sur le sujet pour être les premiers à arriver sur le marché. Parmi elles, le toulousain Aura Aero, les avions Mauboussin ou encore VoltAero (Rochefort).

Dans cette perspective, Erick Herzberger se dit confiant, estimant que les caractéristiques techniques de son avion (possibilité de se poser sur n’importe quel terrain notamment) constituent de réels avantages compétitifs. Il n’en est pas à son premier essai, il est par ailleurs à la tête de la société Lisa Airplanes dont le petit biplace amphibie semble rencontrer son marché en Chine, avec une industrialisation prévue en 2024.

Une voie d’avenir pour l’aéroport de Saint-Etienne Loire ?

Eenuee devrait installer ses ateliers prochainement, tout près de l’aéroport de Saint-Etienne Loire (Andrézieux-Bouthéon). “L’installation d’entreprises très innovantes comme Eenuee est peut-être une voie d’avenir pour notre aéroport. Il serait intéressant de nous positionner sur ces futures pépites de l’aviation”réagit positivement Georges Hallary, vice-président économie de Saint-Etienne Métropole, collectivité aux manettes du syndicat mixte gérant l’aéroport.

La structure ayant fait un trait sur les low cost, trop gourmands en financements publics, elle tourne au ralenti depuis 2018 et se cherche toujours un nouveau modèle. A tel point que la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) vient d’annoncer, selon les informations de notre confrère Si Saint-Etienne, qu’elle réduisait son service de contrôle aérien dès ce début février”compte tenu de la faiblesse et de la typologie du trafic actuel”. Un coup dur pour l’aéroport, pour qui le rebond n’en sera que plus difficile.